Un vendredi 13

Pas de dessin de moi aujourd’hui, peut-être un peu plus tard… Juste un peu de partage parce que ça fait du bien. 

Ce devait être une soirée de fête et de débauche. Libération s’apprête, dans un mois, à quitter ses légendaires locaux de la rue Béranger à Paris, à deux pas de la place de la République, pour intégrer ceux du groupe Altice médias, dans les quartiers chics. Alors l’idée de la soirée d’hier, c’était de dire au revoir dignement à la moquette pourrie, la vis de cet ancien parking qui nous permet de naviguer entre les étages, mais aussi et surtout la terrasse avec vue imprenable sur la capitale. L’idée, donc, en ce qui me concerne, c’était de passer la soirée à boire du plus ou moins mauvais champagne, à dire des bêtises avec les collègues et les amis invités, et peut-être à un moment d’être assez ivre pour envisager de danser. A 20 heures piles, déjà une bière à la main (oui on a dit qu’il fallait danser), j’ai vu par la fenêtre le scintillement de la Tour Eiffel et ça m’a un peu pincé le c½ur, parce que personnellement même si j’ai la chance de la voir souvent, elle ne cesse jamais de m’émerveiller, comme quand j’ai visité Paris, petite, et que je voulais l’apercevoir alors qu’on était encore à 200 kilomètres de la capitale.

CTujsdZUkAEo0a4Champagne, amis, rires, buffet libanais : ç’aurait dû être juste une bonne soirée, quoiqu’un peu teintée de nostalgie. Mais très vite, tout le monde a son portable à la main, et regarde les terribles photos de la rue Bichat. Puis on parle d’explosions au Stade de France. Il est temps de retourner à son poste. L’avantage, c’est que du coup la rédaction était bien fournie, quoique peut-être un peu pompette (en ce qui me concerne). Mais l’actualité a vite fait de faire descendre l’ivresse, et on essaie de comprendre, vérifier, synthétiser. La sécurité refuse que les quelques journalistes du Monde venus trinquer avec nous retournent à leur rédaction. Les voilà devant les ordis de Libé, et pour le coup, moi rassurée que D. soit là avec moi. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, pour couvrir cette dramatique soirée, plutôt bien sapés, nos bouteilles de champ dispatchées, nos invités condamnés à nous regarder travailler. Et la Tour Eiffel sur tous nos écrans, symbole de résistance.

Toutes les cinq minutes, un nouveau lieu, une nouvelle rue, sont cités comme cibles. Des endroits où l’on passe de temps en temps, où l’on boit des coups, où l’on va à des concerts, où nos potes habitent, parfois. Tandis que de courageux envoyés spéciaux filent dans les rues, je me colle à la vérification par téléphone : sur un de mes écrans, les lieux évoqués, dont je vérifie la configuration sur Google Street view. Sur l’autre, les pages blanches. Et c’est parti pour les coups de fil en série. Evidemment, le journaliste, même poli et courtois, n’est pas celui que l’on souhaite entendre à ce moment-là. Pourtant, la plupart des gens essaient de m’aider, de me dire ce qu’ils ont vu et entendu. Cela va de la vieille dame qui croyait avoir entendu des pétards et à qui j’apprends les événements, à ceux qui ont vu des corps s’entasser sous leurs fenêtres. Et celle, adorable, qui s’excuse de ne pas pouvoir m’en dire plus. Tous en état de choc. Le paradoxe, c’est que même avec deux témoignages concordants sur le lieu d’une attaque, j’hésite encore à valider, quand ailleurs les adresses diffèrent. Dans ce flot ininterrompu, il est très difficile d’avoir un tableau à la fois large et précis de la situation. On utilise tous les outils à notre disposition pour vérifier, mais ce que nous avons n’est toujours que parcellaire, et le fruit de ce que certains ont vu, vécu, entendu, souvent dans un état second.

La mobilisation de la rédaction, les regards angoissés mais professionnels, la tension palpable, tout ça rappelait les jours qui ont suivi les attentats de janvier. Les plus intenses de ma vie professionnelle. Localisation des cibles, le direct, la synthèse, les réseaux… Si ces attentats sont sans précédent, la mécanique éditoriale, elle, semblait donc en avoir un. Et aujourd’hui, la crainte que ce dispositif ne devienne récurrent, qu’une telle mobilisation  puisse un jour faire partie d’une forme de routine, est absolument terrifiant.

C’est dans des rues désertées mais illuminées de gyrophares que nous sommes rentrés, à pieds. C’est plus tard que l’on digérera cette soirée. Pour l’instant, il faut tenir bon.

 

Commentaires :

Merci. Comme quoi, on est journaliste H24.

James Petit (15/11/2015, 1:51) #

Je ne sais pas pourquoi je m’obstine à lire vos témoignages, et les hommages de ceux qui ont perdu des proches… Comme une manière de justifier à quel point je me sens mal alors que je ne suis pas vraiment concernée, peut-être. De tout c½ur avec toi, avec vous tous. Tenez bon, oui.

Nathalie (15/11/2015, 11:17) #

Merci Sohpie pour ce texte. Big hugs for both of you.

Steven (15/11/2015, 12:32) #

Ajoutez votre grain de sel !